Le Passage de Dantzig, dans le 15e, est de ces petites rues parisiennes qui ne paient pas de mine. Pourtant, derrière ses façades discrètes se cache un secret monumental : l’histoire de La Ruche, une cité d’artistes hors du commun qui, au début du XXe siècle, a vu naître les plus grands génies de l’art moderne, de Chagall à Modigliani, dans la misère et la plus folle des créativités.

Amis du 15ème, vous connaissez tous ce sentiment. On marche dans nos rues, on les traverse des milliers de fois, on pense les connaître par cœur. Et pourtant, sous les pavés, se cachent des histoires tellement incroyables qu’on se demande comment elles ont pu rester secrètes si longtemps. C’est exactement le cas du Passage de Dantzig, une petite rue discrète du quartier de Saint-Lambert. Loin des boulevards bruyants, elle se fait presque oublier, un simple point sur une carte parmi la myriade de ruelles parisiennes. Mais si ses murs pouvaient parler, ils vous raconteraient l’histoire d’une utopie, d’une communauté d’artistes qui, de la misère, a enfanté la grandeur. Car ce lieu modeste fut, pendant plusieurs décennies, le cœur battant d’une révolution artistique mondiale, la célèbre cité d’artistes de La Ruche, un nom qui, à lui seul, évoque une énergie créatrice et un bourdonnement incessant.
Aujourd’hui, on peut encore sentir cette mémoire qui imprègne le quartier, notamment en se promenant sous les halles du Marché du Livre Ancien, attenant au parc Georges Brassens, un autre lieu emblématique à proximité.1 Mais plus qu’un simple lieu de mémoire, La Ruche est un monument d’histoire à part entière. Sa structure, loin d’avoir été conçue avec des matériaux nobles et coûteux, fut le fruit d’une ingéniosité et d’une vision singulière. Il ne s’agit pas d’un simple bâtiment, mais d’une œuvre de réemploi, un lieu bâti à partir des restes d’une autre époque, ce qui lui confère une dimension symbolique rare.
Une utopie de bois et de verre née d’une Exposition
L’histoire de La Ruche commence avec un homme, Alfred Boucher. Imaginez un sculpteur de grand talent, lauréat du grand prix de sculpture de l’Exposition universelle de 1900 et, surtout, un homme au cœur immense. Alfred Boucher rêvait d’offrir un refuge aux jeunes artistes démunis qui arrivaient à Paris, souvent sans un sou en poche. En 1902, il a une idée de génie. Plutôt que de construire du neuf, il décide de récupérer des matériaux de l’Exposition universelle, alors en cours de démantèlement, pour bâtir sa cité idéale. C’est un peu comme si, aujourd’hui, on construisait un immeuble avec les restes du Grand Palais Éphémère.
C’est ainsi que des fragments d’architecture éphémère trouvèrent une seconde vie. L’armature métallique du pavillon des Vins de Bordeaux, conçu par Gustave Eiffel lui-même, devint le corps central de La Ruche. Des grilles du Palais de la Femme et des reliefs du pavillon des Indes néerlandaises furent également intégrés à la construction. La nouvelle cité, sorte de phalanstère pour créateurs, disposait d’un théâtre de 300 places et de 140 ateliers, accueillant sans discrimination tous les talents, en particulier ceux venus d’Europe de l’Est pour échapper à la pauvreté ou aux persécutions.
Cette implantation n’était pas fortuite et révèle le caractère du 15ème arrondissement au tournant du siècle. Loin d’être le quartier résidentiel qu’il est aujourd’hui, le sud de l’arrondissement, à l’époque, était un véritable pôle industriel. Les usines d’horlogerie Henry-Lepaute, de fabrication de ballons, et les ateliers automobiles des frères Mors côtoyaient les imprimeries et les briqueteries. Surtout, le quartier abritait les abattoirs de Vaugirard, qui occupaient une grande partie des terrains où se trouve aujourd’hui le Parc Georges Brassens. La juxtaposition d’une cité d’artistes d’avant-garde au milieu de ce monde de labeur et de brute réalité animale n’est pas qu’une simple anecdote. Elle témoigne de la transformation du quartier, qui passe d’une économie basée sur l’effort physique et le commerce de la viande à un lieu de création intellectuelle et artistique. Les artistes se sont enracinés dans cet environnement brut, s’en nourrissant parfois pour forger une esthétique radicalement nouvelle, en dialogue direct avec le monde qui les entourait.
La vie de bohème : entre misère et chefs-d’œuvre
Vivre à La Ruche, ce n’était pas vivre dans le confort. Les ateliers, construits à la hâte avec des matériaux de fortune, tombaient en ruine au fil du temps. La pauvreté y était un compagnon quotidien, et les artistes se partageaient la nourriture, échangeant des conversations en yiddish autour d’un repas de fortune. Une situation qu’un artiste comme Marc Chagall résuma d’une phrase mémorable : « Soit on y crève, soit on y devient célèbre ». Cette déclaration, à la fois fataliste et pleine d’espoir, exprime l’essence même de La Ruche. C’était un creuset où seuls les plus résilients et les plus talentueux pouvaient survivre.
Paradoxalement, la précarité de ces lieux a été le ferment de leur plus grande force. Le manque d’argent et les conditions de vie sommaires ont conduit les artistes à se serrer les coudes et à former une communauté soudée. Loin des conventions de l’art académique et des boulevards mondains, ils ont pu forger un langage radicalement nouveau. Le lieu, devenu le foyer de l’École de Paris, a vu une concentration de talents unique au monde. Des artistes comme Fernand Léger, Archipenko, Delaunay, ou encore les poètes Blaise Cendrars et Max Jacob s’y côtoyaient, partageant leurs idées et s’influençant mutuellement. C’était un véritable laboratoire à ciel ouvert, où le dialogue et la confrontation des idées étaient permanents.
Le sauvetage d’un monument vivant
Après la mort d’Alfred Boucher en 1934, La Ruche perdit son soutien financier et ses ateliers, construits avec des matériaux sommaires, tombèrent en ruine. Dans les années 1960, le lieu était tellement délabré qu’il fut racheté par une société d’immeubles HLM avec l’intention de le démolir pour y construire des logements. La fin de cette utopie artistique semblait inéluctable.
C’est alors qu’un formidable élan de solidarité s’est mis en place. Un comité de défense fut créé, présidé par Marc Chagall. Des figures majeures de l’art, comme Giacometti, Delaunay, Braque et César, se mobilisèrent en faisant don de leurs œuvres pour tenter de racheter le lieu.
Cet incroyable mouvement, mené par les plus grands noms de l’art, prouva que La Ruche n’était pas un simple ensemble de bâtiments délabrés, mais une idée, un symbole vivant qu’il fallait préserver. Le collectif parvint à interpeller André Malraux, alors Ministre de la Culture, qui, touché par l’histoire, bloqua le permis de construire.
L’acte décisif vint de la famille Seydoux. Touchés par la mobilisation, René et Geneviève Seydoux firent un don conséquent qui permit de compléter la somme nécessaire au rachat. Ce mécénat privé, combiné à l’action artistique et aux aides publiques, sauva définitivement La Ruche.
Les façades et toitures furent inscrites à l’inventaire des monuments historiques en 1972, et après d’importants travaux de rénovation, le lieu fut reconnu d’utilité publique en 1985.
Le bourdonnement continue… Et nous, on fait quoi?
L’histoire de La Ruche est un miroir de celle de Paris et du 15ème arrondissement : une capacité à se réinventer, à transformer la misère en grandeur et l’éphémère en éternel. Le Passage de Dantzig, avec son passé d’abattoir et son présent d’utopie artistique, est la preuve que le cœur d’un quartier est fait d’histoires riches et inattendues.
Aujourd’hui, La Ruche continue d’accueillir des artistes, perpétuant ainsi un héritage de plus d’un siècle. Si vous avez l’occasion, lors des Journées du Patrimoine, de franchir ses portes, vous sentirez peut-être le fantôme des génies qui y ont vécu. Et la prochaine fois que vous passerez par le Passage de Dantzig, ce petit coin de rue tranquille, vous ne le verrez plus jamais de la même manière. Vous saurez que sous ses pavés, il y a plus d’un siècle de bourdonnement créatif et d’humanité.
Portraits d’artistes : ces fantômes qui hantent le passage
La Ruche a vu passer un nombre ahurissant de personnalités, dont certaines sont devenues de véritables icônes.
- Marc Chagall, le Poète qui a failli tout perdre : Arrivé en 1911 à l’âge de 24 ans, il y a peint des œuvres qui font aujourd’hui la fierté des plus grands musées du monde. C’est à La Ruche qu’il a réalisé sa toile Paris par la fenêtre, une vue de son atelier, une scène remplie de symboles et de poésie. Malheureusement, son séjour fut de courte durée. Parti en 1914 pour se marier en Russie, il fut bloqué par la Première Guerre mondiale et dut y rester pendant de longues années. À son retour, ses œuvres laissées à l’abandon avaient disparu. Un drame personnel qui aurait pu mettre fin à sa carrière naissante.
- Chaïm Soutine, l’artiste maudit et l’abattoir : Ce jeune homme, né dans la misère en Russie, a fui sa terre natale pour trouver refuge à La Ruche. C’est la proximité des abattoirs de Vaugirard qui a profondément marqué son œuvre, devenant une source d’inspiration pour ses toiles d’une intensité rare.9L’anecdote de la carcasse de bœuf qu’il rapporta dans son atelier pour la peindre est restée dans les mémoires. Imaginez l’odeur de putréfaction qui était si terrible que ses voisins appelèrent la police. Une autre fois, Marc Chagall, voyant du sang s’écouler de l’atelier, s’écria, terrifié : « Quelqu’un a tué Soutine! ».
- Amedeo Modigliani, l’étoile filante au lourd secret : Venu d’Italie, il fut d’abord l’un des locataires du Bateau-Lavoir à Montmartre avant de rejoindre la communauté de La Ruche. Fragile et tuberculeux, il masquait sa douleur en cultivant une réputation de fêtard et d’ivrogne. Cette maladie, qu’il cachait à ses amis, aura raison de lui. Il mourut à 35 ans en 1920. Sa fin fut d’une tristesse absolue : sa veuve, Jeanne Hébuterne, qui était enceinte de huit mois, se défenestra de leur appartement le lendemain de sa mort.
Au-delà de ces figures emblématiques, La Ruche a également accueilli d’autres talents majeurs, du sculpteur Ossip Zadkine à l’immense Constantin Brancusi, dont l’atelier était situé à l’Impasse Ronsin, mais qui était un familier du lieu et de sa communauté.
Alors, ouvrez grand vos yeux.
Le 15ème regorge de ces trésors cachés. Et si vous avez, vous aussi, une rue qui ne paie pas de mine mais qui cache une histoire incroyable, n’hésitez pas à la partager!
